La sécurité des sous-traitants : maillon faible ou levier de progrès HSE pour l’entreprise donneuse d’ordre ?
- Marc Duvollet
- 10 janv.
- 4 min de lecture
Dans de nombreux secteurs – industrie, énergie, BTP, logistique, maintenance – le recours à la sous-traitance est devenu structurel. Des pans entiers de l’activité sont confiés à des entreprises extérieures, parfois sur le long terme, parfois de manière ponctuelle, pour des interventions spécialisées. Cette organisation en chaîne pose des questions complexes en matière de santé-sécurité au travail. Trop d’accidents impliquent encore des salariés de sous-traitants, parfois dans des conditions où les responsabilités sont floues, les consignes mal transmises, les risques sous-estimés. La sécurité des sous-traitants apparaît alors comme le “maillon faible” de la prévention. Pourtant, elle peut aussi devenir un levier de progrès pour l’ensemble de la chaîne de valeur.
Le point de départ consiste à reconnaître que, juridiquement et moralement, l’entreprise donneuse d’ordre n’est pas neutre. Elle conserve des obligations de sécurité vis-à-vis des intervenants extérieurs sur ses sites, notamment en matière de coordination des activités, d’information sur les risques, de mise à disposition de moyens adaptés. Elle engage également sa réputation et sa responsabilité sociale lorsqu’un accident grave touche un salarié d’un prestataire, surtout si cet accident révèle des défaillances dans l’organisation globale. Les dirigeants ne peuvent plus se réfugier derrière le contrat pour considérer qu’il s’agit d’un problème “externe”.
Une gestion responsable de la sous-traitance en matière de sécurité commence dès la phase de sélection des prestataires. Au-delà des critères classiques de prix, de délai, de références techniques, il est essentiel d’intégrer des critères HSE : existence d’une politique de prévention, organisation interne, formation des équipes, sinistralité passée, certifications éventuelles, retour d’expérience d’autres donneurs d’ordre. Cette évaluation ne doit pas être purement formelle ; elle doit permettre de détecter les prestataires qui prennent réellement ces sujets au sérieux, et d’identifier ceux qui auront besoin d’un accompagnement renforcé.
La préparation des interventions est un autre moment clé. Trop d’accidents surviennent dans des situations de coactivité mal anticipée, de consignes insuffisamment partagées, de délais irréalistes. Une entreprise donneuse d’ordre attentive à la sécurité de ses sous-traitants prend le temps, avant le démarrage des travaux, de réaliser une analyse conjointe des risques : quels sont les dangers propres au site, aux installations, à la tâche à réaliser ? Quelles interfaces avec d’autres activités en cours ? Quels accès, quelles circulations, quelles énergies doivent être consignées ? Cette analyse doit déboucher sur des plans de prévention, des permis de travail, des consignes claires, comprises par tous.
L’accueil et l’intégration des équipes extérieures sur site constituent également un moment déterminant. Un simple passage à l’accueil, quelques signatures sur des documents standardisés, ne suffisent pas. Selon la nature des risques, il peut être nécessaire d’organiser des sessions d’accueil plus approfondies, en langue comprise par les intervenants, avec des visites de terrain, des démonstrations, des tests de compréhension. Le temps consacré à cet accueil ne doit pas être vu comme un coût inutile, mais comme un investissement dans la sécurité de l’intervention.
Pendant les travaux, la vigilance conjointe de l’entreprise donneuse d’ordre et du sous-traitant est indispensable. Les managers de site, les représentants HSE, les chefs d’équipe doivent maintenir un dialogue régulier : points de coordination, remontée des difficultés, adaptation des plans si nécessaire. Il ne s’agit pas de se substituer au management du prestataire, mais de veiller à ce que les règles communes soient respectées, à ce que les écarts soient traités. La présence visible des responsables du donneur d’ordre sur le terrain, en interaction avec les équipes externes, est un signal fort. À l’inverse, un donneur d’ordre absent, qui ne se montre qu’en cas de problème, envoie un message ambigu.
La relation contractuelle joue un rôle non négligeable. Lorsque les marchés sont attribués quasi exclusivement sur le critère du coût le plus bas, lorsque la pression sur les délais est extrême, il devient difficile pour les sous-traitants de maintenir un haut niveau de prévention. Un donneur d’ordre réellement engagé en matière de sécurité est prêt à intégrer la dimension HSE dans la négociation : prévoir des temps de préparation, des marges pour les aléas, des exigences claires mais réalistes. Il peut, par exemple, reconnaître dans le contrat le temps nécessaire pour les réunions de sécurité, les analyses de risque, la formation des intervenants.
La question de la responsabilité, en cas d’incident, doit être abordée avec maturité. Chercher systématiquement à faire porter toute la faute sur le sous-traitant est une tentation dangereuse. Elle peut certes permettre, à court terme, de limiter certains impacts, mais elle fragilise la confiance, incite les prestataires à une attitude défensive, et empêche l’apprentissage. Une démarche plus responsable consiste à analyser conjointement les causes, à reconnaître les éventuelles lacunes du donneur d’ordre (information insuffisante, préparation incomplète, coordination défaillante), à travailler ensemble sur des mesures correctives. Cette attitude renforce, à long terme, la qualité de la relation.
À terme, la sécurité des sous-traitants peut devenir un véritable levier d’amélioration globale. Les échanges de pratiques, les retours d’expérience partagés, la co-construction de solutions innovantes en matière de prévention, peuvent enrichir les deux parties. Certains groupes vont jusqu’à proposer des programmes de développement des compétences HSE à leurs prestataires, ou à cofinancer des investissements de sécurité sur des équipements critiques. Ces démarches, encore minoritaires, témoignent d’un changement de regard : le prestataire n’est plus seulement un fournisseur interchangeable, mais un partenaire dont la performance, y compris en matière de sécurité, conditionne celle du donneur d’ordre.
Pour les RH et les managers, cela suppose une évolution des pratiques. Il faut apprendre à intégrer les sous-traitants dans les temps d’échange sur la sécurité, dans certains moments de communication interne, sans créer de confusion sur les statuts. Il s’agit aussi de veiller à ce que les relations de travail restent respectueuses, à ce que les prestataires ne soient pas traités comme des salariés de seconde zone, exposés à des risques que l’on n’accepterait pas pour ses propres équipes. Une entreprise qui affiche une forte exigence de sécurité pour tous, quel que soit le badge porté, envoie un signal de cohérence qui dépasse largement le seul périmètre HSE.

Commentaires